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Biographie intégrale

Rédigée par Nicolas ANTOINE

Eiffel c’est une passion vitale pour la musique poussée à son paroxysme. Comme toute passion, il ne lui fallut qu’une étincelle ardente pour s’embraser et briller. La rencontre impromptue entre Romain et Estelle Humeau fut celle-ci.

En 1995, Romain est élève au conservatoire de Toulouse et a déjà fait partie de nombreux groupes de rock depuis l’adolescence. Son chemin croise alors celui d’Estelle, musicienne baroque, qui bientôt, portera elle aussi le nom d’Humeau. Romain quitte alors son sud-ouest natal pour rejoindre sa dulcinée en banlieue parisienne. Le couple vit alors d’amour, d’eau fraîche et de petits boulots.

Oobik & The Pucks

Fidèle à une nécessité qui ne le trahira jamais, Romain compose dès lors de nombreuses chansons maquettées avec les moyens du bord. Époque urgente. Oobik & the Pucks ne s’est pas encore manifesté que déjà ses premiers titres résonnent dans le petit appartement des Humeau : les agités Cogito Ergo Destrugere et King Kong Helicon Song, ou encore le lancinant Extrait de Jocondes.

Pour Romain, réunir une véritable formation musicale autour de ses compositions devient une évidence. Il contacte alors Nicolas Courret, ancien batteur sur Toulouse du groupe de son ami d’enfance Philippe Uminski. Le projet se forme donc initialement autour d’un duo, Romain (guitare/voix) et Nicolas (percussions/chœurs). Très rapidement, Estelle s’intéresse de près aux répétitions improvisées qui ont lieu dans son appartement et souhaite y ajouter son grain de sel. Elle adapte alors ses dons de musicienne classique (claviers/flûtes) aux tonalités rock des morceaux de Romain en y ajoutant une touche de chœurs féminins.

Reste à trouver une ondulation de basse pour envelopper les compositions. Le trio se résout à utiliser le système éculé de la petite annonce. Frédéric Vitani, véritable routard du rock, la relève dans un magasin de musique. Des références communes aux autres membres du groupe (les Beatles, Pixies, The Jam, The Clash, David Bowie et Police entre autres) seront pour lui le gage d’une intégration rapide et réussie. Il n’hésitera d’ailleurs pas un seul instant à plaquer son boulot de l’époque pour s’investir corps et âme dans le projet !

Nous sommes en septembre 1995, Oobik & The Pucks est officiellement réuni, pour le meilleur et pour le pire. Oobik, nom insolite, provenant d’un roman de Philip K. Dick intitulé Ubik, est donc lié à l’ubiquité, la faculté de se trouver en plusieurs lieux au même instant. The Pucks, ce sont les lutins. Donc en résumé, ce groupe de rock, ce n’est rien d’autre que quatre lutins malicieux qui se baladent où bon leur semble. On se dit que c’est étrange. On n’a pas tort.

Un rythme de travail s’installe autour de répétitions régulières et de quelques concerts dans de petites salles (Guinguette Pirate à Paris par exemple). Romain en profite pour peaufiner les démos de nouvelles chansons. Par l’intermédiaire d’un ami de Nicolas, l’une d’entre elle au titre délirant, Would You Like a Cup of Tea ?, est transmise à Sylvain Taillet, alors jeune directeur artistique chez WEA (filiale de Warner). Le morceau lui imprègne l’esprit et il ne tarde pas à s’enticher du groupe. Tant et si bien qu’en mars 1996, sept mois à peine après sa formation, le groupe est signé dans la précipitation la plus totale, sans aucune discussion sur les conditions du contrat. Romain Humeau avouant avec du recul : « Le fait d’être signé s’était insidieusement immiscé dans mon rêve de gamin : faire du Rock, alors que ça n’a, à la base, rien à voir ».

Alors que le couple Humeau vient de voir éclore sa fille Salomé, WEA déclenche la grosse artillerie dans la foulée de la signature, avec un enregistrement d’album au studio Garage à Paris. Le groupe, par manque de temps et d’expérience scénique, maîtrise encore assez peu les titres ce qui complique la tâche. Faute de budget, une partie des morceaux devra néanmoins être enregistrée maison sur un huit pistes (dont une déficiente...), aléas inhérents au Do It Yourself. C’est par exemple le cas de M’a dit sur lequel on pourrait, paraît-il, saisir à la volée le lointain crépitement d’agonie d’une saucisse au fond d’une poêle… L’ensemble de l’album est ensuite mixé par David Bianco, qui avait mixé précédemment le Teenager of the Year de Franck Black (album écouté 15 fois par jour pendant un an par le groupe), et donc engagé principalement sur sa renommée. Raison qui fait aujourd’hui dire à beaucoup, que, si Romain avait eu les coudées franches pour réaliser ce travail, le résultat aurait sans doute été, si ce n’est meilleur, en tout cas différent.

La première production officielle du groupe à s’étaler dans les bacs est un quatre titres sorti le 28 juin 1996 mettant en avant le déjanté single Cogito Ergo Destrugere. La galette jouit d’un accueil critique correct, et le morceau d’une petite diffusion sur quelques radios rock associatives ou nationales comme Ouï FM, mais sans déclencher de passions excessives. Le premier et dernier album du groupe suivra rapidement quelques mois plus tard, le 11 octobre 1996. A l’image de l’enregistrement de l’album, l’univers pictural qui orne pochette et livret a été réalisé précipitamment, une graphiste s’étant simplement contentée d’agglutiner un certain nombre de photographies et bouts de papiers divers fournis par Nicolas Courret et le couple Humeau sans réelle démarche artistique.

Pour les rares personnes qui s’y intéressèrent à cette époque, Oobik and the Pucks offre à cet instant un album à la fois décalé et diablement dans l’air du temps. Le groupe digère et recrache ses influences rock anglo-saxonnes (XTC, Stooges, Pixies entre autres) en les assaisonnant d’une sonorité power pop aux saveurs punk actuelle. Nirvana vient de s’inhumer, Supergrass explose les charts avec I Should Coco. Mais le groupe ne s’est pas contenté de filer dans le sillon de ces références majeures. Signant par la même occasion son arrêt de mort commercial, il livre un album déroutant où aucun morceau ne ressemble au suivant, le tout s’entrechoquant dans une fantasmagorique profusion sonore où les guitares saturées ont la part belle. Les textes, naïfs et libérés, loin de raccrocher l’auditeur à sa réalité, l’interpellent à la fois en latin, espagnol, français, anglais, franglais. Ils le trimballent allégrement dans un univers à la fois déjanté (Would You Like a Cup of Tea ?, Carabinieri), révolté (A la Perdre : Perdre toute sa vie à la gagner/Gagner toute sa vie à la perdre ), sensible (Extraits de Jocondes), désabusé (Mr Caparivet und El Boulonas Girl, narrant l’amourette dramatique entre un homme et une femme-robot), apocalyptique (M’a dit), voire carrément psychédélique (Bubble Gum Song, titre bonus, aux paroles délirantes et toujours partiellement indéchiffrées à l’heure actuelle…).

Malgré un certain buzz à sa sortie, le disque ne parvient pas à se glisser dans les meilleures ventes de l’époque. WEA commence même à considérer que l’essai est loin d’être transformé. Malgré tout, un deuxième single est lancé fin 1996. Pansement sur une plaie béante, King Kong Helicon Song se retrouve entre autre remixé par John Cornfield au studio Sawmills dans les Cornouailles. Là encore, la maison de disque mise sur la renommée avec une personne ayant produit Supergrass peu de temps auparavant. C’est un échec. Les ventes d’Oobik & the Pucks ne décolleront jamais réellement.

Cependant, le groupe parvient tout de même à s’ouvrir les portes de nombreuses scènes grâce à son statut désormais professionnel. Parmi celles-ci, quelques-unes plus prestigieuses que les autres comme les Transmusicales de Rennes en 1996, où les Eurockéennes de Belfort l’été suivant au milieu d’une affiche regroupant entre autres les Smashing Pumpkins, Supergrass, ou Noir Désir. Les rares personnes ayant pu assister à l’un des concerts d’Oobik & the Pucks garderont en souvenir une prestation à l’image de l’album, énergique et extravagante, les membres du groupe s’accoutrant régulièrement d’accessoires vestimentaires tout aussi burlesques les uns que les autres.

Mais les délires de tournée ne faisant pas tout, face aux ventes minimes (3000 copies écoulées), chez Warner on se passerait bien des lutins. Romain maquette néammoins à cette période une trentaine de nouveaux morceaux dans son appartement (Douce adolescence, Inverse moi, Le coeur Fragile, 47 Ursuale Majoris, Plus au nord, Gay, Foo Yung, etc...). Un deuxième album est prévu pour le début de l’année 1998, mais Sylvain Taillet prévient le groupe, dont il va devenir le manager et l’un des soutiens indéfectibles, qu’il risque de n’être absolument pas travaillé par la maison de disque. L’air du temps est au rap, les crédits de promotion sont ailleurs. Il ne reste plus au groupe que le choix entre faire un deuxième album et risquer fortement de s’enterrer chez les artistes anonymes, ou se sortir les doigts du cul et se débrouiller par lui-même.

Le quatuor s’interroge. Frédéric Vitani, pour sa part, a déjà vécu précédemment cette situation de largage officieux. Ecoeuré et ayant besoin de retravailler par manque d’argent, il se résout à quitter le groupe sans conflit ni heurt. Malgré la situation, le groupe recherche tout de même un nouveau bassiste. Nous sommes à la fin de l’année 1997, Damien Lefèvre, musicien errant depuis peu sur Paris répond à l’optimiste petite annonce : « Groupe rock, punk, signé chez Warner cherche bassiste pour une tournée de 40 dates et un deuxième album à venir ». Il dira ensuite avec justesse : « Je me croyais sorti de mes emmerdes, en fait ce n’était que le début, puisqu’un mois après être arrivé, Oobik s’est fait virer de chez Warner ».

Effectivement, suite à une visite magistrale d’Estelle dans le bureau de la directrice de leur bien-aimée maison de disques, afin de lui apprendre la politesse, le groupe se retrouve se retrouve purement et simplement mis à la porte. Ce sabordage en règle est le début d’une période de galère qui va faire fortement mûrir et s’endurcir le groupe. Au départ persuadés d’être signés rapidement sur un autre label en vue d’un deuxième album, les quatre musiciens enchaînent les désillusions et se retrouvent forcés à utiliser toutes les ficelles du système D pour perdurer de manière indépendante.

Ce n’est finalement que deux ans plus tard, après avoir abandonné leur nom extra-terrestre, synonyme de groupe consumé, qu’ils réapparaîtront enfin à la lumière en tant qu’Eiffel. La frontière exacte entre les deux groupes est floue, puisque inexistante. Même membres, même morceaux parfois… Romain Humeau déclare aujourd’hui : « C’est la même chose Oobik et Eiffel, c’est la même énergie, la même envie, on change juste de nom ».

L’affaire

Entre la rupture avec WEA et la signature chez Labels, deux années dans l’indépendance la plus totale s’écoulent et forgent durablement le caractère des membres du groupe. Officiant pendant environ un an encore sous le nom d’Oobik & The Pucks, les quatre musiciens se rendent finalement compte que conserver un nom au passé synonyme d’échec commercial les dessert. En hommage aux Pixies, groupe culte, ils choisissent le nom d’Eiffel. Référence à Alec Eiffel, morceau court, incisif, et authentique hymne à l’aérodynamisme. Bref, et donc simple à retenir, il permet également de signifier le chant en français par son allusion explicite au surréaliste phallus d’acier flottant sur la capitale.

Cette période voit le groupe se souder et s’organiser dans un contexte de galère financière non négligeable. Les quatre musiciens sont alors au RMI, ou vivotent grâce à divers petits boulots. Un camion est acheté en commun, les répétitions se déroulent dans une cave à Saint-Michel, et chacun gère son petit secteur pour faire vivre le groupe : local, médias, recherche de concerts et premières parties… Romain Humeau résume cette époque à la fois teintée d’incertitude et de détermination : « Il n’y a pas encore de disque, il n’y a rien. Mais en même temps, quand tu marches dans les rues de Paris, tu ne penses qu’à ça… C’est une sensation de liberté de te dire : « Ok, il n’y a pas de disque, mais nous on est Eiffel et on vous emmerde ! C’est très con, mais c’est très bon. »

Les choses commencent à évoluer au début de l’année 1998. On note notamment à cette époque le nouveau rôle tenu par Estelle en tant que seconde guitare sur certains morceaux. Suite à une démo remarquée, le groupe se retrouve programmé en première partie des mythiques et décadents The Cramps à l’Elysée Montmartre au mois d’avril. Eiffel peut ensuite commencer à envisager plus facilement l’avenir en présentant ses nouvelles compositions au son recentré sur une tonalité pop rock, tranchant avec les morceaux bariolés du défunt Oobik. Cependant durant cette période de douce transition, certains titres joués sur scène quelques mois plus tôt restent inscrits sur la set-list à l’image de Douce Adolescence, Inverse Moi, ou Stupor Machine. Eiffel parvient alors à se produire dans des salles comme la Flèche d’Or, en première partie de Candie Prune, ou au festival dénicheur de talents Les Inaperçus au Moloko.

A la fin de l’année 1998, il devient impérieux d’enregistrer une empreinte sonore de cette époque. Romain Humeau motive les troupes. Nicolas Courret s’occupe pour sa part de monter un label, via son numéro de portable tout simplement, au nom on ne peut plus équivoque : Eiffel Records. En décembre, le groupe s’enferme donc en studio, ou plutôt dans la petite cave parisienne qui recouvre leurs répétitions. L’enregistrement débouche sur le fameux quatre titres à la pochette noire, le graphisme étant signé par Nicolas. L’objet aujourd’hui tant recherché par les fans, contient le morceau éponyme L’affaire, Je ne sais pas aimer, Que jeunesse se passe, et le manifeste Hype. Cette dernière chanson deviendra au fil des années une sorte d’étendard intemporel pour le groupe. Sur une montée en puissance orgasmique, démarrant par quelques notes de claviers et se clôturant dans un véritable déluge sonore, Romain Humeau harangue l’auditeur de toute sa verve et lui inscrit dans les synapses sa hargne contre le parisianisme ambiant et les médias impotents : « Cette chose qui ne veut apparemment rien dire, Inferno telegraph to the Hype, c’est un peu Vas sucer des bites en enfer petite connasse branchouille ». Une composition de haute volée que n’aurait pas renié XTC, influence majeure du groupe, à l’image de Complicated Game, apogée de l’album Drums and Wire.

Le maxi sort en janvier 1999 distribué sous licence indépendante chez M10. 1500 exemplaires sont pressés. A l’époque, environ 650 seront vendus à la sortie des concerts, chez de petits disquaires, et principalement grâce au bouche à oreille d’un réseau de connaissances. L’accueil critique aussi restreint soit-il est plutôt encourageant. Un petit cercle commence à s’intéresser de près aux agissements du groupe. C’est à cette époque, en mai 1999, que le groupe fait la connaissance de Bertrand Burgalat à l’occasion d’une prestation donnée au MCM Café. Celui-ci, convaincu par le morceau Douce Adolescence, commence à aider le groupe et prendre des contacts dans le but de le sortir de l’anonymat. Dans le même temps, Eiffel enregistre une reprise de la chanson Rosy pour une compilation Hommage à Polnareff sortie en juin 1999. Romain Humeau l’évoque dans une interview donnée en 2003 : « Le seul album hommage auquel on ait participé jusqu’à présent était consacré à Polnareff : on connaissait à peine l’artiste, on est vite aller s’acheter une de ses compils et on a choisi au hasard Rosy, c’était une époque où on essayait encore de se faire connaître par tous les moyens… ».

De son côté, Bertrand Burgalat via son label Tricatel, propose une opportunité intéressante en terme de notoriété à trois des musiciens d’Eiffel : Romain, Nicolas, et Damien. Ils assureront l’accompagnement de Michel Houellebecq sur quelques dates estivales dont la Route du Rock, ainsi que les sessions d’enregistrement de l’album Présence Humaine où il chante quelques uns de ses écrits. Les trois musiciens y sont co-compositeurs du titre éponyme et Romain signe la musique de Plein été. L’expérience donne un petit coup de publicité à Eiffel dans le milieu musical, mais pas toujours dans le sens souhaité. Ainsi, le groupe fût souvent assimilé à un simple backing band formé pour la circonstance, et gardera longtemps, pour les médias et une certaine partie du public, une image associée à cette collaboration éphémère avec l’auteur en vogue du moment.

Au début de l’année 2000, les choses s’emballent pour Eiffel. Un directeur artistique de chez EMI s’intéresse de près au groupe, voyant dans Te revoir un potentiel énorme. Cependant, la personne en question ne semble guère se préoccuper des aspirations à long du terme du groupe. La faramineuse proposition intègre bien sûr un album, mais pas d’autres par la suite. La stratégie commerciale d’EMI pour Eiffel semble s’orienter vers un matraquage en règle du single. Et après ? Plus rien ? Rendus plus que méfiant suite à leur épique passage chez Warner du temps d’Oobik & the Pucks, les quatre membres d’Eiffel préfèrent jouer la montre sur les conseils de Sylvain Taillet qui les suit toujours de près. C’est à ce moment qu’Alain Artaud de chez Labels contacte le groupe. Très convaincu par L’affaire et notamment les harmonies à la Pixies du morceau éponyme, il souhaite rencontrer le groupe, qui de son côté est aux anges. Labels, c’est un nom qui impose le respect, et un gage de développement sur plusieurs années. Après un temps de réflexion assez court, fidèle à ses convictions, Eiffel signe en mai 2000 chez Labels pour un contrat neuf fois moins élevé financièrement que celui proposé par EMI.

Abricotine

Suite à la signature chez Labels, le groupe s’oriente vers la sortie d’un premier album, mais avant toute chose, il retrouve la scène avec plaisir pour une mini tournée où il partage l’affiche avec Papas Fritas, Lemon Babies, mais surtout Dionysos, pour qui les membres d’Eiffel garderont toujours une forte affection.

En mai 2000, le constat est simple, une dizaine de morceaux sont déjà produits suite aux enregistrements réalisés dans la cave de répétition du groupe et dans l’appartement d’Estelle et Romain durant sa période indé. La maison de disque n’a plus qu’à racheter les bandes, gage d’indépendance du groupe dans ses choix artistiques. En juillet, Eiffel investit alors la demeure des grands-parents d’Estelle, une vielle maison perdue en Normandie, afin de compléter l’album par quelques nouvelles chansons. Romain Humeau, artiste complet, se démène ainsi pour servir ses morceaux de bout en bout sans que quelqu’un puisse venir les trahir. Composition, écriture, arrangements de cordes, enregistrement, réalisation, mixage… Il est aux commandes de l’ensemble des opérations. Assurant une cohérence sur l’ensemble de sa production musicale, il crée ainsi un univers particulier, que chacun des trois autres musiciens vient servir et agrémenter de sa propre sensibilité.

Très rapidement l’idée de sortir un nouveau quatre titres, sur un support officiel cette fois-ci, fait son chemin. Dans le soucis de développement sur la durée du groupe qui l’anime, Labels souhaite lancer un premier pavé dans la mare afin de déclencher quelques remous dans les médias et éventuellement la diffusion d’un single en radio. Le maxi Abricotine & Quality Street sort en août 2000 orné d’une pochette réalisée une nouvelle fois par Nicolas Courret et reprenant le graphisme de L’affaire, mais marron cette fois-ci. Le quatre titres s’ouvre sur la chanson éponyme, comptine acidulée et désabusée du temps qui s’évanouit à la mélodie vaporeuse (Poussent les rides/Tombent les mèches/Et souffle le rêche/ Fini le temps des nougatines). Si j’aimais deux filles distille une pop à la saveur aigre-douce, mélodie nappée de vagues ondoyantes de claviers. Sensations renforcées par la voix de Romain Humeau alors volontiers efféminée par instants. Cette tonalité de chant sera souvent mise en exergue par certains médias, la trouvant trop maniérée. Juillet pour sa part nous rappelle que l’aventure Oobik n’est pas si éloignée avec ses riffs de guitares appuyés et sa batterie omniprésente.

En deuxième position sur ce maxi se distingue Te revoir. Quelques notes d’orgue Hammond en guise d’introduction, une guitare au son étincelant qui s’y superpose rapidement, les premières paroles qui s’égrainent, entrée dans la danse d’une rythmique implacable, saturation de la seconde guitare, montée en puissance tout en finesse, envolée des cordes et final aliéné. Le premier single d’Eiffel ne tient qu’à cette construction d’apparence simple et pourtant foutrement efficace. Les premières diffusions radios du morceau assurent un succès d’estime auprès du public, reste à assurer une mise en valeur suffisante à celui-ci. En novembre 2000, le groupe fait appel de son propre chef à Henri-Jean Debon, figure bien connu dans le milieu rock français pour ses collaborations avec Noir Désir, afin de réaliser le clip de Te revoir. Inspiré par l’objet des paroles de la chanson, il imagine un scénario conçu autour du portrait d’une jeune adolescente. On y découvre les quatre membres du groupe effectuant une visite nocturne et perplexe des salles désertées d’un musée de la jeunesse envolée, où la dernière pièce recèle la présence d’une jeune fille belle et bien de chair et de sang.

Après les critiques positives ayant accueilli le quatre titres, Eiffel a désormais l’obligation de confirmer son potentiel sur une oeuvre plus conséquente. L’album Abricotine sort donc logiquement le 9 janvier 2001 et permettra rapidement au groupe d’acquérir une reconnaissance critique, qui, si elle reste limitée, n’en est pas moins amplement méritée. Première juste récompense également de la part du public pour les quatre musiciens qui clôturera, enfin, de manière définitive le chapitre des années galères comme nous le confirme Damien Lefèvre narrant un show case donné deux jours après la sortie du disque : « On arrive au forum Fnac, et il y avait 500 personnes, comme ça, du jour au lendemain. C’était super impressionnant, ça ne nous était jamais arrivé de notre vie. Au premier rang, il y avait les gens avec les livrets, il y en avait qui connaissaient déjà les paroles par cœur. »

Abricotine se dévoile sous une pochette signée Vaughan Oliver relativement libre d’interprétation. Une statuette de vierge pieuse se détache sur une chute de papier peint étoilé. Un angle de mur décrépi vient envelopper sobrement le tout, tandis qu’une absurde ampoule jaune contemple la scène. Et avec ceci ? Débrouillez-vous ! Le livret reste quant à lui assez sobre dans son traitement graphique. Avec du recul, il s’avère que le groupe aurait souhaité un travail un peu plus collaboratif et approfondi sur le visuel entourant ce premier opus. Un album qui butine aux cages à miel de ses premiers auditeurs une douzaine de titres alternant pop et rock, pas plus, pas moins. Une sélection obligatoire qui laisse donc dans les cartons quelques inédits, dont seuls ont pu être percés à jour quelques titres énigmatiques comme A la playa, L’étoffe des Héros, ou encore Se manquer.

Pour le reste, l’album nous offre en guise d’ouverture un morceau déroutant et situant d’emblée le groupe ailleurs. Où ? Loin des conventions pesantes. Dragqueen arbore un titre volontiers provocateur, mais de bravade ici, il n’est pas question. A l’instar de Jef du sacro-saint Jacques, cette chansonnette ne traite que d’amour désabusé et d’amitié sur un rythme lancinant. Cependant Eiffel ne saurait se contenter d’assurer la relève textuelle de la chanson française. Ne l’oublions pas, ici on parle d’abord de rock, et Inverse moi nous le rappelle rapidement. Au-delà des orchestrations de cordes et envolées de violons, c’est bien de guitares saturées et insistantes qu’il s’agit. Les mots, quant à eux, conservent toujours cette facilité à s’épanouir vers des frivolités licencieuses. Abricotine dévoile ensuite, pour les amateurs non avertis, trois morceaux déjà pressés sous d’autres format : les imparables Hype et Te revoir, ainsi que le plus apaisé Abricotine & Quality Street.

Cette première moitié du disque se clôt par Quand est-ce ? , titre purement calibré pop, tribulation de rêveries adolescentes, que n’hésitera pas à qualifier son compositeur quelques années plus tard de « mauvaise chanson : pas assez naïve d’un côté, trop pop de l’autre ». Suit Ô toi, morceau à l’ambiance inquiétante à l’image des enchaînements de vers mélangeant allusions sexuelles explicites, et lexique d’anatomie humaine et animale. Le groupe offre ensuite une lecture musicale d’un texte de Boris Vian : Je voudrais pas crever. Pour les membres du groupe, grands fans de l’auteur, il incarne une certaine idée de la vie, Romain Humeau expliquant ainsi le choix du texte : « A la base, j’avais la musique et quelques textes à moi , il était question entre autre du Petit prince... Mais Estelle m’a dit que je devrais essayer le texte Je voudrais pas crever sur cette même musique, car j’en écoutais tout le temps la version lue par Pierre Brasseur à cette époque. »

L’album se clôture sur un quatuor de morceaux pop de qualité homogène. Quelqu’un, le plus énervé d’entre eux, nous décrit la solitude contagieuse inhérente à notre société moderne. Sur un rythme beaucoup plus apaisé, Si demain s’inspire du film Le pantalon sur les mutins de 14-18 (Oh mon amour déserte les canons/Mon amour ne t’en va pas au front). Changement d’époque et de point de vue avec la chanson suivante, sur des accords cristallins et virevoltants de guitare acoustique, J’ai poussé trop vite nous fait regretter d’avoir pris quelques centimètres (Plus de grimace/Juste la masse/Ses horaires, ses horreurs). Epilogue avec Un peu moins mort, note finale enthousiasmante propulsée par des claviers bondissants à l’attention d’une jeunesse désabusée (Tout ce que tu veux c’est/Fendre l’air/Comme un météore/Te sentir/Un peu moins mort).

Abricotine s’écoulera en définitive à 25 000 exemplaires, fortement aidé en cela par la diffusion de Te revoir sur des radios comme OUI Fm. Cette toute nouvelle notoriété permet rapidement au groupe d’enclencher une véritable tournée avec pour la première fois des moyens professionnels à sa disposition. Une centaine de dates parsèment la France entière durant cette année 2001 avec une ouverture en fanfare à la Boule Noire à Paris, trois semaines à peine après la sortie de l’album. Le groupe se soumet ensuite à la figure imposée des festivals avec le Printemps de Bourges ou encore la Fête de l’Humanité, période où le groupe croise entre autre Virago, Tanger, Calc, ou Louise Attaque. La route s’entrecoupe de quelques pauses propices à la composition de nouveaux morceaux, dont certains viennent grossir la set-list sans ambages comme Sombre, Les yeux fermés ou Au néant. La tournée se finit à la mi-décembre quelques jours après un dernier concert en demi-teinte à l’Elysée Montmartre. Le live garde toujours son alchimie particulière, jamais reproductible d’un lieu et d’un instant à l’autre.

En live, comme dans sa production studio, il reste désormais à Eiffel d’exprimer pleinement le potentiel d’énergie et de conviction glané au fil de sa période indé et de l’année 2001. Cela passe notamment par la nécessité d’assumer ses faiblesses et erreurs, premier pas vers l’évolution. Romain Humeau le commente en ces termes : « Dans Abricotine, notre premier album, il y a des choses que je n’aime plus du tout, que je ne défends pas et d’autres que je défends… On s’est cherché… Etre un artiste, c’est pas de trouver, c’est de chercher, donc de se tromper et de l’avouer… On s’est trompé parfois ».

Le groupe a mûri, malgré ses paroles trop souvent considérées comme purement adolescentes, les années d’expérience, les concerts, la route et les rencontres ont forgé les caractères. Les consciences également. Eiffel en 2002 ne peut plus sonner à la manière d’Eiffel en 2001, il en va ainsi.

Romain Humeau, le 27 juillet 2001 à Beauvais, en pleine tournée d’Abricotine : « Et puis là, l’actualité d’Eiffel, c’est assez pratique, c’est beaucoup de concerts, des balances… Il y a aussi ce côté-là, un côté très pratique, au jour le jour. Du coup, on part vers un truc qui est beaucoup plus direct, qui va être un peu moins lunaire. »

Le 1/4 d’heure des ahuris

En février 2002, le groupe se rend à Arconques dans le Lot-et-Garonne, lieu-dit proche du Nérac d’enfance de Romain Humeau, et investit une maison qu’il transforme en véritable studio de campagne. L’enregistrement, représentatif du fameux principe Do It Yourself, porte sur dix-sept morceaux composés durant la tournée d’Abricotine ainsi que quelques essais de reprises. D’emblée le second album du groupe est affiché dans une couleur beaucoup plus virulente que son prédécesseur. Un format de chanson plus court, plus rapide, plus violent, en un mot plus rock. Première également au niveau des textes puisque, cette fois, ils ont été écrits dans le même temps que la musique, ou même avant, gage d’un travail abouti et d’une parfaite cohésion de l’ensemble.

En juin, Eiffel offre à son public, sur les ondes, un premier aperçu de sa nouvelle teneur avec Au néant, un titre accrocheur introduit par un riff de guitare lourd et lancinant. Les paroles quant à elles contrastent nettement avec les douceurs d’Abricotine sur un thème frontal : la mort. Ici, Romain Humeau réussit à faire danser des phrasés courts en français sur une rythmique binaire typiquement anglo-saxonne. Usant d’images fortes, il trace ici son chemin à coups de rencontres incongrues entre des mots au sens et au syllabisme proche (Il ou elle/Jupe ou short/Tel ou telle/Peu m'importe/Blanc ou noir/Cake ou coke).

L’été n’est pas synonyme de vacances pour le groupe qui doit préparer la sortie de l’album. D’autant que Nicolas Courret, batteur historique depuis l’épopée Oobik décide de mettre fin à son office après les sessions d’enregistrement du second opus. Basée sur un manque d’envie au vu de la nouvelle orientation musicale du groupe, et une certaine lassitude du mode de vie rock’n roll, sa décision est accueillie avec respect par les autres membres du groupe avec qui il reste en bons termes. Ceux-ci ne tardent cependant pas à rechercher un remplaçant au vu des nouvelles échéances qui s’annoncent. Il sera rapidement trouvé en la personne de Xavier Bray, rencontré sur la route quelques mois plus tôt et qui profite alors d’un stand-by avec son groupe Virago. Un nouveau batteur au style très rentre-dedans qui arrive à point pour servir un album volontiers énervé.

En effet, en bon petit écolier, c’est à la rentrée 2002, le 10 septembre précisément, que le groupe rend sa copie. L’album, curieusement intitulé Le 1/4 d’heure des ahuris, est le fruit de six mois de travail obstiné de la part des membres d’Eiffel, notamment Romain, qui comme pour Abricotine, n’a pu s’empêcher de maîtriser l’ensemble des phases de production. Au contraire du premier opus cependant, la pochette de l’album a été préparée très en amont par Chloé Poizat. Sur un fond coloré de feu, quelques images très simples se superposent. Comme ces gratte-ciel new-yorkais vieillissants, au sujet desquels le groupe devra se défendre d’une allusion aux événements de septembre 2001. L’image recèle cependant quelques perles volontaires ou non pour qui sait les déchiffrer, comme ce Peanuts, nom du premier groupe adolescent de Romain Humeau, écrit en lettres inversées sur la façade d’un building. Toujours dans le même esprit, l’expression One Way qui semble fuir le sens de la flèche du panneau sur laquelle elle est inscrite. Une image explicite portant haut le message contenu dans les textes de l’album : l’humanité s’est fourvoyée, la voie royale qu’elle s’est tracée ne peut la mener que droit dans le mur, à moins qu’elle ne change de direction. La minuscule forme humaine qui semble avancer avec peine au centre de la pochette ne fait que nous confirmer cette impression. L’intérieur du livret a pour sa part été conçu par Chloé Sadoun qui ne trahit pas cette ambiance chaotique avec son imaginaire peuplée de silhouettes aux traits noirs et épais.

Les premiers exemplaires de l’album qui compte douze titres sont accompagnés d’un cd bonus comprenant cinq titres studios inédits du groupe. Le premier d’entre eux donne son nom à l’album. Structure complexe et torturée, drapée de cordes, parsemée de silences, le morceau s’impose sur plus de huit minutes avec des paroles difficiles d’accès. Il fallait au moins cela pour nous faire comprendre l’ahurissement des quatre compères devant le monde qui les entoure. Le deuxième titre nous fait revenir à un format plus classique. Avec sa rythmique punk rapide, Versailles écorne gentiment la ville du même nom et la french touch qui en est parfois issue (Versailles, tout l’monde descend du bus/Versailles, Versailles,/La touch en plus). Plus surprenant, le troisième morceau n’est autre qu’une reprise de Jeanne Moreau intitulée Fourmi. Accompagné d’un piano aux notes sautillantes par Richard Lornac, rencontré lors de l’émission le Fou du Roi sur France Inter, Romain Humeau y déclame ici, façon cabaret, des paroles décrivant la solitude des petites gens. S’en suit une version inédite d’un titre qui ne l’est pas. J’ai poussé trop vite ayant tenté par un temps de relayer Te revoir sur les ondes, c’est cette variante radio totalement encordée qui nous est donnée à entendre et qui sera diffusée quelques temps sur Europe 2. Le dernier morceau est quant à lui l’aîné du lot, issu de la période de transition Oobik/Eiffel, et enregistré lors des sessions d’Abricotine. Douce adolescence, comme son titre l’indique est un hymne saturé et distordu, dédié à la jeunesse éternelle (Douce adolescence/Le temps s’arrête/Et nous faisons l’amour).

La version douze titres, qui s’écoule à environ 50 000 exemplaires, nous rapproche quant à elle un peu plus de l’univers graphique entourant l’album. Avec Il pleut des cordes en ouverture, on se retrouve d’emblée plongé dans une ambiance obscure, peuplée d’images naturalistes, où se côtoient sans gêne les prostituées du bois de Vincennes et la poésie enfantine de Prévert. C’est ensuite Au néant qui se propose à l’auditeur, single logiquement placé en deuxième position. Le troisième titre reste dans la lignée avec une ambiance pesante et un titre on ne peut mieux choisi : Sombre. Survolant un mur de pesantes guitares saturées et une rythmique implacable, Romain Humeau délivre ici un réquisitoire forcené à destination de la connerie humaine. Cependant, malgré le caractère pessimiste du texte au premier abord on y trouve comme dans la plupart des morceaux d’Eiffel une note d’espoir (On vous dira combien coûtent les chrysanthèmes/A déposer sur la tombe du futur/A moins qu'il n'y ait brèches dans les murs), voire d’ironie avec la réponse glissée à certains médias au sujet du chant sur Abricotine (C'était en l'an 2001/On nous trouvait trop maniérés/On nous trouvait trop exaltés/La bande de petits cons).

Le groupe accorde enfin un peu de répit à nos tympans avec Les yeux fermés, un titre beaucoup plus planant. Les guitares s’apaisent et des arrangements de cordes mis très en avant nous délivrent une échappatoire propice à la rêverie. Mais les accords tendus ne se tiennent jamais très loin, et l’enchaînement sur T’as tout tu profites de rien nous rappelle rapidement à notre réalité. Eiffel nous propose ici l’un de ses titres aux paroles les plus explicites y compris dans le titre, véritable slogan politique assené tout du long de la chanson. Sans tomber dans le racolage, puisque ne manquant pas de s’inclure dans le propos acerbe (Je me sens vraiment minable/Ca en devient même insupportable/Comme une carie qui faisait mine/De n'y être pour rien), le groupe livre ici une critique en règle du capitalisme moderne et d’un monde divisé par le clivage économique nord/sud. Le morceau suivant axé musicalement sur un blues lancinant au son âpre, possède lui aussi un titre évocateur le résumant à lui seul : Off. Cependant, encore une fois, malgré la tendance fortement dépressive du personnage mis en scène, renforcée par les apparitions des cuivres, on dénote de ci de là quelques touches d'espérance (Ma petite nymphe éphémère/Remettez-moi on, je suis off) au sein d’un texte nimbé d’un érotisme diffus.

Il faut attendre la septième piste de l’album pour qu’une guitare acoustique se mette à tournoyer plus gaiement autour des errances sexuelles évoquées pudiquement dans En déviances. La suite s’avère beaucoup plus difficile à décrypter, la chanson suivante en contenant en fait trois. Point de vision hautement philosophique concernant ce triptyque cependant, les trois textes étaient tout simplement trop courts pour être mis chacun sur une piste séparée. Pas de réelle interconnexion donc, simplement de petites transitions rapides à la manière d’un zapping Radio. Dim Sum, patacaisse sonore ébouriffant est un hommage exalté à Franck Black, friand amateur de ces petits pâtés chinois. Ensuite vient Le plus grand nombre, extrait sonore d’une interview radiophonique de Boris Vian datant de 1957 et s’intitulant À propos du créateur. L’auteur y déclame une tirade qui pousse à la méditation, et qu’Eiffel, à travers sa mise en musique, souhaite faire résonner au-delà du temps : « La vérité n'est pas du côté du plus grand nombre, effectivement, parc'qu'on n'veut pas qu'elle y soit. Le jour où le plus grand nombre sera à même, par sa culture et ses connaissances de choisir lui-même sa vérité, il y a peu de chance pour qu'il se trompe. ». L’aurore, court poème contemplatif, vient clore sur une note éblouissante cette huitième piste.

La guitare acoustique enjouée refait son apparition sur Sanguine, mettant en avant une harmonie complexe et aventureuse. Le texte parle tout bêtement d’amour comme nous le résume si bien son auteur : « Envie de mêler la tendresse à la mécanique amoureuse, accrocher des roses sur un Bulldozer ». Dans le vague, pour sa part, libère l’esprit et se laisse aisément aller à la divagation textuelle ou musicale sur fond de retour de guitare aiguisée. Le morceau suivant a été écrit pour les yeux gracieux de Salomé, la fille du couple Humeau, âgée de sept ans lors de la sortie de l’album. Sur un arpège de guitare doucereux semblant tournoyer à l’infini, Romain délivre sans nul doute l’un de ses textes les plus touchants avec Tu vois loin, à la fois enfantin et empli d’amour paternel. Un tel album nécessite un final fort. C’est chose faîte avec Ne respire pas, brasier rock incandescent qui vient épuiser les réserves de l’auditeur dans une véritable litanie épileptique. Rêves, cauchemars, hallucinations s’entrechoquent et se disloquent pour finir dans un hurlement salutaire et définitif.

Un album aussi enflammé que celui-ci se doit d’être servi sur scène. Une évidence pour le groupe, qui, à la veille de la sortie du disque, ne semble déjà ne plus se préoccuper des ventes potentielles, avec, toujours en ligne de mire, cette préoccupation existentielle d’aller de l’avant : « Non, en fait ce disque est fait, c’est ce qui nous importe, la sortie en soi n’est pas très importante… Rencontrer le public est la prochaine chose importante maintenant, et nous nous y attelons. ». Et du public, désormais Eiffel en possède un, attentif, fidèle et passionné. Le site Eiffelnews, réalisé par des fans, voit pour sa part le jour au début de l’année 2002 et deviendra ensuite au fil des mois le lieu de rassemblement des ahuris, sobriquet adopté en référence à l’album, mais également un lieu d’expression directe et d’échange pour les membres du groupe.

La fin d’année 2002 donne donc lieu pour Eiffel à un début de tournée rapide. Une trentaine de dates s’égrainent ainsi jusqu’en décembre, dont une partie en compagnie de Nada Surf. Le groupe y décline une set-list faisant la part belle aux titres du 1/4 d’heure des ahuris. Seuls sont conservés les morceaux les plus rock d’Abricotine à l’image de l'énergique trio Inverse Moi/Hype/Te revoir. Je voudrais pas crever garde pour sa part un statut affectif à part dans le cœur du groupe. La formation s’essaye une fois de plus à l’exercice de la reprise, mais cette fois sur scène avec la chanson Manu, clin d’œil à Renaud. Sur cette période, Au néant s’étant essoufflé, c’est le titre T’as tout tu profites de rien qui est avancé sur les radios avec un résultat mitigé.

Au début de l’année 2003, le troisième single est choisi et il s’agit de Tu vois loin. Le titre possède un potentiel beaucoup plus grand public que ses prédécesseurs et l’effet est immédiat. Pour le groupe, même si le titre est placé sur le même piédestal que les autres, il n’empêche que c’est une impression étrange. Romain Humeau : « C’est vrai que le fait qu’il n’y ait pas de guitares saturées sur Tu vois loin ça a permis le passage radio. Mais c’est bizarre que ça ne dépende que de ça, et que ça ne dépende pas d’une mélodie ou d’un texte ». Peu importe au final, car cela donne un nouveau souffle à la tournée des clubs qui se targue de quelques dates de prestige comme l’Elysée Montmartre en mars ou le Bataclan un mois plus tard en compagnie de Benabar, Dolly et Dionysos. Mois de mars où est réalisé le clip de Tu vois loin, à la Gare de l’Est, par le cinéaste Mathieu Almaric. Le scénario est principalement axé sur le rapport complexe de notre société au temps, tantôt accéléré, tantôt ralenti. Une diffusion dans la foulée est assurée par des chaînes comme M6 ou MCM, et quelques sites internet.

Ce clip est également la première occasion de remarquer de manière visible le départ imminent de Xavier Bray suite à une accumulation de petites divergences. En effet, à l’écran, seuls apparaissent sur le quai de la gare Estelle, Romain et Damien. Au début du mois d’avril 2003, Eiffel se trouve donc être à nouveau sans batteur. Situation particulièrement problématique alors que le groupe est en pleine tournée. Emiliano Turi, batteur de formation classique et aux influences jazz prononcées sera choisi suite à une petite annonce déposée au Conservatoire National Supérieur de Paris : « Groupe de rock cherche batteur tapant très fort » … Tout un programme ! Le 10 avril, alors que Xavier a assuré son dernier concert le 5 du même mois, Emiiano donne la pleine mesure de son talent d’adaptation en assurant un sans faute à l’occasion d’un showcase à la Fnac Montparnasse. Un choix de personne qui s’avérera donc payant pour le groupe, notamment de l’avis de Damien Lefèvre : « On a trouvé Emiliano qui est un très bon batteur, très polyvalent et humainement c’est un bonheur ! Ca fait longtemps que j’en rêve, ce n’est pas facile de trouver au sein d’un groupe une paire rythmique qui colle parfaitement dans l’esprit du groupe, qui arrive à être en osmose… ».

A l’aube du printemps, la tournée continue de tracer sa route. Au sein de la set-list, une nouvelle reprise a fait son apparition sur certaines dates en hommage au Grand Jacques : Le plat pays. Celle-ci sera d’ailleurs intégrée dans la réédition de la compilation Aux suivants, quelques mois plus tard. Dans le même esprit, Eiffel enregistre le titre Le conditionnel de variétés sur un tribute dédié à un autre grand artiste, Léo Ferré. Avec Léo sort le 17 juin 2003 et c’est désormais la rituelle saison des festivals pour le groupe, avec entre autres les Eurockéennes de Belfort et les Francofolies de la Rochelle, mais aussi, un peu plus tôt, une prestation remarquée lors de la fête de la musique à Strasbourg. Alors que la tournée électrique se termine, avec notamment deux dates parisiennes à la Boule noire et à la Cigale, l’idée de clore le chapitre du 1/4 d’heure des ahuris sur une note spéciale fait son chemin chez les membres du groupe.

En novembre 2003, le groupe réalise un huis-clos intensif en compagnie de 6 musiciens classiques pour un projet de concerts spéciaux Cordes & Vents. Pour le réarrangement de ses compositions, Romain Humeau a opté pour un quatuor à cordes (un violoncelle, un alto, et deux violons), ainsi que deux hautboïstes (hautbois classique et hautbois d’amour). Ici, il s’agit pour le groupe de réinterpréter ses titres dans une veine différente tout en conservant leurs spécificités. Eiffel tient également à travers cet exercice à ne pas être le énième groupe de rock à faire son mea culpa acoustique. Dans les nouveaux arrangements et le rendu sonore de la vingtaine de titres retravaillés pour l’occasion, l’intégration des nouveaux instruments se veut très présente, comme si Eiffel était devenu une énorme « bête qui vit et qui ondule » composée de dix personnes.

Suite à deux semaines de répétitions intensives et une résidence de trois jours, le groupe soumet au public cette nouvelle expérience sonore lors de trois premières représentations données dans le cadre des Transmusicales de Rennes. Celui-ci peut y découvrir une set-list qui inclut des morceaux des deux albums studios mais également deux reprises. L’une d’entre elles, Le plat pays de Brel, avait déjà été dévoilée dans une version électrique. La seconde tient lieu de clin d’œil à un groupe ami et respecté, traversant alors une passe délicate : Noir Désir. Le morceau Les écorchés garde dans sa nouvelle orchestration sa verve originelle et semble voir sa puissance se démultiplier sur certaines envolées de cordes. Les autres chansons interprétées, propres au groupe, relève d’un choix évident pour certaines. Les yeux fermés se prête par exemple de bonne grâce aux charmes de ce nouveau traitement. D’autres morceaux au contraire semblent s’inscrire dans une tournure beaucoup plus aventureuse comme Sombre ou Ne respire pas offerts ici dans des versions dépouillées qui contrastent avec le mur de guitares qu’il érigent habituellement. L’occasion pour Eiffel de démontrer qu’au-delà de l’aspect parfois brut et frontal de sa musique, celle-ci n’en reste pas moins le fruit d’un travail de composition poussé et d’un souci du détail extrême. Quelques titres rarement joués live, enfin, viennent agrémenter la set-list de petits cadeaux à l’intention des inconditionnels du groupe. C’est le cas par exemple de Dragqueen, présent sur Abricotine, l’expérimental Le 1/4 d’heure des ahuris, ou bien encore Dim sum et L’aurore.

Suite aux trois dates données aux Transmusicales de Rennes, Eiffel ne présentera cette version Cordes & Vents qu’à seulement sept occasions : trois représentations données à la Maroquinerie à Paris, et quatre en province à Dieppe, Bordeaux, Grenoble et Lyon. Des concerts rares qui envelopperont longtemps de leur atmosphère envoûtante le public qui aura eu la chance d’y assister.

A la fin de l’année 2003, le groupe se retire pour préparer la sortie de deux témoignages de ses agitations scéniques.

Les Yeux Fermés

Au sortir de la tournée du 1/4 d’heure des ahuris, le groupe décide de s’octroyer une pause d’une durée d’un an et demi, en vue d’un troisième album initialement programmé au début de l’année 2006. Romain, Estelle et Damien, principalement, sont usés par six années de répétitions, d’enregistrements et de tournées incessantes au service d’Eiffel. Le début de cette pause est l’occasion pour le groupe de présenter en mars 2004 deux productions live dans les bacs : un double album et un dvd.

Le dvd est constitué de l’enregistrement du concert donné aux Eurockéennes de Belfort en juin 2003. La set-list y est courte (dix morceaux) et sans réelle surprise, enchaînant les titres les plus connus du groupe. De nombreux bémols viennent par ailleurs diminuer la qualité du produit. La prestation est par exemple amputée de Douce adolescence joué en rappel et les fans ne trouveront aucun bonus à se mettre sous la dent. Le concert ayant été donné en plein jour, les jeux de lumière sont imperceptibles. Par conséquent, le groupe ne parvient pas réellement à créer d’ambiance particulière avec le public, surtout dans un contexte festival délicat à appréhender. Bien conscient des défauts de ce produit, le groupe ne souhaitera pas qu’il soit commercialisé en tant que « dvd officiel d’Eiffel ». Il sera finalement publié à petit prix au sein d’une collection initiée par Labels.

Le cd résulte quant à lui d’une véritable volonté artistique du groupe de graver durablement un témoignage de son énergie live. Il s’agit en fait d’un double album intitulé Les yeux fermés, porte ouverte à la rêverie et à l’imaginaire. Vision qui se retrouve assez aisément dans le graphisme sobre de la pochette (signé une nouvelle fois Chloé Sadoun) avec le visage des quatre musiciens du groupe sur scène chacun dans leur transe respective et les yeux fermés bien évidemment… Le dos de l’album porte pour sa part une magnifique photographie qui figure également sur le dvd des Eurockéennes où l’on peut voir Romain Humeau se rouler littéralement sur scène, guitare en bandoulière, comme terrassé après avoir expurgé tout son être.

Dans une démarche perfectionniste et humble, le groupe a préféré enregistrer plusieurs dates pour n’en retirer que le meilleur comme l’explique Romain Humeau : « On n’est peut être pas encore au niveau. Je pense qu’il y a peu de groupes où on peut donner une heure et demie de musique live de A à Z, le mettre sur disque et en être satisfait ». En treize morceaux, le premier cd donne donc un aperçu de la déflagration sonore provoquée par le groupe dans sa configuration électrique avec les morceaux se prêtant le mieux à cet exercice : Sombre, Il pleut des cordes, Versailles, Ne respire pas... Le groupe n’accorde quasiment aucun répit à l’auditeur dans le déluge de guitares saturées qui l’assaille, si ce n’est sur Les yeux fermés et Off. Le summum de la folie furieuse est atteint avec Te revoir étiré sur plus de douze minutes (et parfois presque vingt sur d’autres concerts !) d’une intensité qui jamais ne faiblit. Dans la même lignée, le désormais culte dernier rappel Douce adolescence, plébiscité par le public, trace tout droit pendant plus de dix minutes, dont la moitié instrumentale. Il achève ce premier disque sur un chant hystérique et habité de Romain à l’image du meilleur des finals de Hype.

Le deuxième cd porte la marque des concerts Cordes & Vents, cependant, petite déception pour les afficionados du groupe, il ne contient que neuf titres. On y trouve cependant de quoi satisfaire son bonheur au sein d’un univers tout en contraste avec celui du cd électrique. Difficile par exemple, en enchaînant les deux disques l’un à la suite de l’autre, de ne pas se sentir déstabilisé à la première écoute des introductions délicates et torturées de Sombre ou Ne respire pas. On se satisfera également de trouver deux reprises dans le choix des morceaux : Le plat pays de Brel et Les écorchés de Noir Désir. Enfin, ce cd live n’oublie pas les fans de la première heure avec la mise en musique fastueuse de Je voudrais pas crever et le très enjoué Abricotine & Quality Street.

Ces deux produits atteindront des scores de vente honorables (12 000 exemplaires écoulés) sans réaliser de grosses surprises puisque s’adressant essentiellement aux fans et connaisseurs. Une version de Ne respire pas live sera cependant proposée en radio de manière modérée pour soutenir la sortie du double album. Dans un autre registre, Eiffel sort en avril 2004 un songbook portant sur 16 titres de ses deux albums studios. En dehors des activités de promotions liées à ces sorties, et d’une date à caractère exceptionnel au festival du Vent à Calvi en octobre, l’année 2004 est l’occasion de reprendre ou de lancer des projets annexes pour les quatre membres d’Eiffel.

Damien Lefèvre, pour sa part, a déjà participé à l’enregistrement de l’album La tête en arrière du groupe de rock français Luke en septembre 2003. Profitant de son temps disponible, il répond favorablement à leur invitation pour les accompagner sur la tournée qui suit la sortie du disque en envisageant initialement de faire cohabiter dans le futur les activités liées au deux groupes. Après un long moment de réflexion, il annonce finalement sa décision de quitter Eiffel et de rejoindre définitivement Luke en novembre 2004 : « Aux fans d’Eiffel, je dirais que dorénavant j’en suis un de plus. Que je souhaite au groupe de trouver le bassiste qui lui conviendra et de rencontrer le succès qu’il mérite ».

De son côté Romain Humeau, jamais à court de nouvelles compositions, se lance dans un projet d’album solo. Il est rejoint sur celui-ci par de nombreux amis et en mars 2005 sort L’éternité de l’instant. Un projet qui bourlinguera le leader d’Eiffel sur les routes de novembre 2004 à août 2006, soit plus d’un an et demi de joies et de galères, notamment d’un point de vue strictement commercial (18 000 exemplaires vendus). Il profitera également de cette pause hyper-active pour collaborer avec d’autres artistes comme Alain Bashung, ou Kebous, le projet personnel du chanteur des Hurlements de Léo.

Estelle Humeau se consacre principalement à sa vie de maman, ainsi qu’aux travaux dans la maison et le home studio des Humeau à Bordeaux. Elle s’implique également fortement dans quelques projets associatifs comme l’organisation du K.O. social en mai 2005 à Bordeaux.

Emiliano Turi reprend de manière plus soutenue certains de ses projets jazz (Oz notamment) qu’il avait laissé un peu de côté pour suivre Eiffel. Il suivra cependant Romain sur l’enregistrement et l’ensemble de la tournée de L’éternité de l’instant.

La véritable petite famille que forme le groupe avec ses techniciens ne se disloque pas réellement durant cette pause, puisque Jérôme Bréger (ingénieur façade) ainsi que François Prud’homme (ingénieur retours) accompagnent également Romain.

En septembre 2005, le groupe annonce officiellement l’arrivée d’Hugo Cechosz au sein d’Eiffel en remplacement de Damien. Le nouveau bassiste n’est pas un inconnu pour les inconditionnels de Romain Humeau, puisqu’il sautille allégrement au côté de celui-ci sur sa tournée solo depuis quelques mois déjà.

A l’approche de l’été 2006, Eiffel reprend du service pour mettre à jour son troisième album.

Tandoori

Sur les chemins de traverse qui mènent son Eternité de l’instant sur les scènes de France et de Navarre, Romain Humeau laisse libre court à son besoin de composer, donnant naissance à une petite trentaine de morceaux. Là encore, de nombreux titres sont voués à rester sur le carreau. Le rythme de sortie des disques n’étant pas en adéquation avec celui de création effrénée du sieur. Au printemps 2006, le groupe se reforme de manière visible pour une session de travail de trois semaines. C’est quelques mois plus tard, en juillet, qu’Eiffel au grand complet s’installe au studio ICP à Bruxelles pour mettre au jour son troisième album.

D’emblée, le groupe tranche avec ses deux créations précédentes maîtrisées de bout en bout par Romain Humeau, et aux sessions d’enregistrement réalisées dans des endroits incongrus. Ici, Eiffel se paye enfin le luxe de profiter des moyens mis à sa disposition par Labels pour réaliser son disque. Un choix que ne regrettera pas le groupe à posteriori, y glanant une expérience forte auprès de l’ingénieur du son Michel Dierickx avec qui Romain venait de travailler deux mois pour Alain Bashung : « Tout ça dans une ambiance humaine, c’est important pour nous. Il a énormément de respect pour tous ceux qui font de la musique chez lui. Tu as beau avoir Renaud, Calogero ou Arno qui enregistrent à côté, tu es considéré de la même façon ». Les membres du groupe peuvent ainsi consacrer toute leur énergie à l’essentiel : leur travail de l’instrument.

Malgré tout, lâché dans ce studio féerique, ayant accueilli entre autres Deus, Cure, ou les Stranglers, Eiffel n’en reste pas moins atypique. Le choix de matériel à la disposition du groupe est tout bonnement énorme, mais celui-ci enregistrera la quasi-totalité des parties guitares de l’album sur la vieille Télécaster de Romain, branché dans un traditionnel Vox. Un son brut, sans recours à des quantités d’effets et de fioritures, recherché de manière intentionnel. Le groupe avance en effet comme référence Raw Power des Stooges. Pour la voix, même combat. Afin de conserver la fraîcheur des premières intentions de chacun des textes, Romain Humeau enregistre, à la maison cette fois, quatre prises à l’arrachée de chaque chanson, en conserve une… Et basta !

A la surprise générale, le groupe annonce en août le départ d’Emiliano Turi qui accompagnera désormais dans un tout autre registre Jeanne Cherhal. Pour Eiffel, il y a urgence. La tournée du prochain album est proche. Hugo contacte alors son ami Christophe Gratien avec qui il a déjà participé à divers projets musicaux comme Le Garage Rigaud. Celui-ci est engagé initialement à l’essai pour la pré-tournée prévue à la fin d’année 2006 qui augurera la sortie de l’album. Le plus gros du mixage est réalisé par Romain, toujours à ICP, durant le mois de septembre 2006. Le groupe effectue ensuite une résidence de quinze jours sur Bordeaux pour préparer ses nouveaux agissements scéniques. Cette session de travail éreintante est l’occasion pour le quatuor de prendre ses marques avec son nouveau batteur. Celui-ci n’a disposé que de quelques semaines pour travailler l’ensemble des titres du nouvel album ainsi que quelques incontournables d’Eiffel. Mais rapidement, l’osmose s’installe au sein du groupe qui partage alors le gîte et le couvert chez les Humeau.

En octobre 2006, le groupe donne un aperçu de son tout nouveau répertoire à l’occasion de deux répétitions publiques données le même soir au bar le Fiacre à Bordeaux. Dans un cadre intimiste, sans pression aucune, c’est aussi l’occasion de vérifier pour Eiffel que sa côte de popularité n’a pas baissée d’un iota dans le cœur de ses fans, certains n’hésitant pas à effectuer plusieurs centaines de kilomètres pour ce qui devait être au départ une simple répétition. Au final, le groupe offrira deux mini-concerts d’une heure chacun, la cave du bar ne pouvant contenir l’ensemble du public s’étant déplacé ce soir là. Au milieu d’un set ponctué de morceaux incontournables qui font réagir une assemblée experte (Ne respire pas, Les yeux fermés, Hype…), le groupe distille sa nouvelle cuvée avec des titres encore inconnus (Shalom, Saoûl, Bigger than the biggest…).

Dans la continuité de cette prestation, Eiffel prend d’assaut une dizaine de salles dans le cadre d’une pré-tournée qui s’avérera être un franc succès : même en province, les salles affichent pour certaines complet comme au Chabada à Angers. Des concerts à l’ambiance étrange, puisque le public oscille entre contemplation à l’écoute des nouveaux morceaux et déchaînement sur les titres d’Abricotine ou du 1/4 d’heure des ahuris depuis trop longtemps attendus. Dans le même temps, Labels prépare la sortie de l’album en lançant le single Ma part d’ombre sur les radios, le morceau est dégainé à une vitesse fulgurante sur un rythme de cheval au galop. La voix se veut volontiers à l’arrachée en fin de morceau, sur un texte qui nous appelle à nous questionner sur la part de secret qui sommeille en chacun de nous.

Ce single est accompagné de trois autres titres sur un E.P. disponible uniquement en téléchargement sur internet. La maison de disques ne souhaitant pas sortir de maxi sous une forme matérielle pour des raisons de viabilité commerciale, le groupe a du se rabattre sur cette solution de remplacement qui déclenchera une vague de protestation chez les fans. En effet, ceux-ci auraient pour la plupart préféré un objet physique et bien réel entre leurs mains. Ce pourquoi, quelque peu boudé par les ahuris, et n’intéressant que de manière limitée d’autres personnes, le succès de cet E.P. resta très confidentiel. Sur le fond on retrouve donc l’inévitable Ma part d’Ombre et trois autres titres dont un inédit. Dispersés et Bigger than the Biggest sont les deux titres les plus fortement contrastés du futur album d’Eiffel (sur lequel ils s’enchaîneront d’ailleurs l’un à la suite de l’autre). Dispersés est l’un des rares nouveaux morceaux à bénéficier du renfort d’un quatuor à cordes, celui-ci venant déposer un voile léger sur une ballade tout en sobriété, et aux paroles à la portée éminemment sociale et politique (Dispersés/Trop dispersés/Dispersés/Dis, peut-on encore se rassembler ?). Bigger than the Biggest, de son côté, propose un long portrait funeste du monde qui nous entoure, régi par les lois du plus, toujours plus… Le morceau est musicalement axé sur un mur de guitares saturées et une rythmique ultra-présente. Le ton des paroles est du même acabit que celles de Sombre, Eiffel se plaçant toujours dans l’optique du constat « plus engageant qu’engagé ». Enfin, le titre bonus, Effrontée, appelle à la rêverie sur un riff de guitare lancinant et apaisé.

Le 15 janvier 2007, Eiffel arrive sur scène à la Maroquinerie en annonçant : « Ceci n’est pas un concert. L’album est sorti aujourd’hui. On est contents, on a donc envie de fêter ça avec vous ». Devant un parterre de fans conquis, qui ont déjà fait tourné quelques fois leur exemplaire de Tandoori dans les bouchons de cette fin de journée parisienne, Eiffel déclenche le feu de sa tournée officielle. A la fin de sa prestation, le groupe descend à la rencontre du public, les bras chargés de paniers d’olives et de saucissons, un geste sincère qui marque une fois de plus le respect et la sympathie du groupe pour son public.

Le nouvel album se présente sous la forme d’un digipack. La pochette et le livret sont signés par André Palais, mais les orientations ont été fortement discutées avec le groupe. En effet, les deux photographies ornant la face et le dos de l’album proviennent d’un livre d’une photographe hongroise, Judith Horvath, et ont été choisies par Estelle et Romain. La pochette résume à merveille l’univers du groupe. Sur fond de paysage rural en noir et blanc, un enfant d’une dizaine d’années joue dans une décharge. Loin d’être malheureux, il sourit à la vie, faisant se consumer dans ses mains une sorte de cerceau noirâtre. Eiffel illustre ici sa vision d’un monde en contre-sens permanent. Un monde au sein duquel l’espoir ne s’éteint jamais, symbolisé ici par le torse bombé de ce gosse et son visage rieur. L’intérieur du livret illustre pour sa part les univers propres à chacune des chansons à l’aide de photographies, de collages et de dessins. Un graphisme riche en clins d’œil puisque les gratte-ciel illustrant Avec des si nous rappelle la pochette du 1/4 d’heure des ahuris, ou bien encore le visage hurlant de cette femme déjà présent dans le livret d’Oobik & the Pucks, illustrant Gnomes on my back, chanson la plus proche de l’univers déjanté du groupe défunt.

En ouvrant le bal avec Loony tune for the moon, Eiffel n’a pas peur de surprendre son auditoire. Brisant net l’image de groupe de rock français que les médias s’évertue à lui coller, c’est par un titre chanté en anglais façon Beatles qu’Eiffel nous introduit son nouvel opus. L’hommage aux insectes est fortement revendiqué puisque présent jusque dans les paroles (If John is the Walrus). Eiffel place dans la foulée le single Ma part d’ombre en position de force. C’est ensuite un autre morceau au rythme soutenu qui nous est offert avec Saoûl. Bien que son titre pourrait le laisser croire il ne s’agit pas ici d’un hymne aux états seconds, mais bien de la gerbe au ventre que peut nous coller la façon dont tangue notre petite planète. Le riff de guitare est entêtant au possible, du genre à vous rester collé au crâne toute une journée… Comme un lendemain de cuite !

Le quatrième morceau s’intitule Paris Minuit. Les médias bien pensants et doctes ne voyant pas plus loin que le bout de leur torchon y trouveront bien évidemment une allusion explicite à Ici Paris de Noir Désir. Cependant, musicalement, entre les deux morceaux, un gouffre. Et comme bien souvent, la vérité est ailleurs, chez les Buzzcocks cette fois-ci. Le clin d’œil est délivré dans le texte (Fast Cars), mais aussi dans la musique, toutes guitares dehors, influencée par le titre Driving you insane. Au final, Eiffel délivre ici un texte sur une capitale à la fois captivante et pernicieuse, où paillettes et marigots ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre. Le titre suivant fait la cour à l’amour. Belle de jour est une ballade aérienne, où, pour la première fois sur l’album, piano et cordes font leur apparition pour soutenir l’intensité de la mélodie. Avec des si se permet ensuite de refaire le monde sur un rythme emballé et répétitif à l’image de sa ligne de basse. Les mots se veulent difficiles d’accès au premier abord et totalement libres d’interprétation comme souvent dans les textes de Romain. On enchaîne ensuite sans coup férir avec le couple improbable formé par Dispersés et Bigger than the Biggest.

Qu’ai-je donc à donner ? apaise l’auditeur après cette tempête sonore, en l’interrogeant sur sa faculté à donner sans rien attendre en retour. Une valeur qui se perd dans notre société moderne. Puis, cela risque désormais de devenir une habitude pour Romain Humeau d’inclure une chanson dédiée à sa fille dans les albums d’Eiffel. En effet, Shalom s’ouvre tout bonnement par son prénom : Salomé ! Une magnifique chanson d’amour paternel dans la lignée de Tu vois loin, avec quelques années de plus. La mélodie et le chant se font parfois hispaniques (Salomé/Mi corazon/Divaguer avec toi d’horreurs en aurores), mais toujours empreints d’émotion et de sensibilité. Le morceau éponyme, Tandoori, est le résultat d’un jeu de mot fouareux âprement défendu par le groupe (Fuck me tender/Love me Tandoori) en hommage à Elvis Presley, et non d’une quelconque allusion à la cuisine du poulet en Inde. Suit un morceau ou « Les calèches de l’amour » tournoient à l’infini et nous emportent vers d’autres firmaments. Rien n’est pour de vrai reste dans cette veine, avec une exaltation supplémentaire lors de puissantes montées de la voix de Romain et de l’ensemble des instruments sur les refrains.

On aborde la chanson la plus atypique de l’album avec Gnomes on my back. Le deuxième morceau en anglais de l’album part sur un rythme totalement déjanté à la Pixies et un texte tout aussi ébouriffant. L’album pourrait ici s’essouffler enfin, mais il recèle encore un potentiel tubesque avec l’arrivée de Tes vanités. Comme sur Saoûl, la mélodie est scotchante et se grave instantanément dans l’esprit. Très peu de variations, mais des arrangements diablement efficaces. Le texte à caractère très politique ne contraste pas beaucoup avec le titre suivant, L’opium du peuple, brûlot punk incendiaire d’à peine une minute traitant des utopies de masse. L’album se termine enfin sur une note adoucie avec Une à une, jolie ritournelle sur la vie qui passe et repasse.

Un Tandoori épicé de seize titres et expédié en moins de 5O minutes. Eiffel est pressé. Mais pourtant, pour le groupe, s’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de cet album ce serait : « La tendresse, bordel ! ». Brut le son, brut les textes, brut le contact avec le public qui ne tarde pas à se manifester de nouveau. Les temps changent et, contexte multimédia oblige, Eiffel vend trois fois moins d’albums que sur Le 1/4 d’heure des ahuris (un peu moins de 20 000 exemplaires au final). Malgré cela les salles de concert sont pleines, et l’accueil réservé au groupe des plus enthousiastes.

La tournée officielle prend son envol en février 2007. Elle sillonne notamment le sud-ouest de la France pour quatre dates particulières à Pau, Agen, Mont-de-Marsan et Périgueux où Eiffel se produit en collaboration avec les Jeunesses Musicales de France. Pendant plusieurs mois, des classes de lycéens ont étudié les textes d’Eiffel et vont pouvoir partager leurs impressions et interrogations avec le groupe. Tout ceci se clôturant dans la bonne humeur avec à chaque fois un concert gratuit du groupe introduit par une formation locale de lycéens en première partie. Une expérience intéressante pour Eiffel qui a ainsi pu mesurer (ou non !) la portée de son art sur les jeunes générations.

Les autres dates sont réalisées dans un contexte plus classique et le groupe y expose ses nouveaux morceaux agrémentés des titres les plus rocks des précédents albums (Inverse moi, Hype, Ne respire pas, Sombre, …). En effet, même sur les morceaux calmes, le groupe ne se sépare jamais de ses guitares électriques. Hugo troque cependant sa basse pour une contrebasse électrique dans une version complètement hallucinée et envoûtante de Les yeux fermés. Il utilise également cet instrument au charme certain sur la version live de Dispersés, où Christophe, désormais définitivement intégré au sein d’Eiffel, vient prêter renfort à Romain à la guitare tandis qu’Estelle passe derrière les claviers. Le groupe incorpore une nouvelle reprise à son répertoire avec le morceau Modern Love d’une autre de leur référence : David Bowie. Le titre se voit décomposé en deux parties : l’une très doucereuse, puis un pont rapide permet de se prendre en pleine face une seconde moitié du morceau totalement survoltée !

Cette première partie de tournée est conclue par une prestation remarquée dans un Bataclan comble au début du mois d’avril. Dans le même temps, une nouvelle date parisienne est annoncée pour le mois de novembre dans le temple de la musique qu’est l’Olympia. Le défi reste cependant de taille. Romain Humeau l’annonce d’ors et déjà de but en blanc dans son journal de bord le 3 avril : « Nous ferons L'Olympia le 19 Novembre, prenez note car il va nous falloir la remplir cette putain de salle et je crois savoir qu'il s'agit de 2600 places... Bref, sortons les rames et parlez en autour de vous! ». En effet, car si les concerts sont complets, ou presque, les ventes de disques restent en deçà des espérances du groupe, et surtout de sa maison de disques. L’incertitude plane : « Comme tout le monde, nous subissons le cassage de gueule intégral de l'industrie du disque, sommes aux alentours de 10 000 disques vendus, c'est à dire deux fois moins que sur Le 1/4 d'heure des Ahuris au bout de trois mois passés dans les bacs. A l'échelle de la dégringole générale. ». Petit à petit les maisons de disques, en totale inadaptation avec un contexte sans cesse évolutif, se rabattent sur les produits de rentabilité immédiate, et les effets de mode passagers (baby rockers entre autres). Le développement d’un groupe comme Eiffel sur la durée devient alors difficilement compatible avec ces politiques généralisées.

Le 22 juin, afin que la fête de la musique passe au travers des murs et des barreaux, Eiffel donne un concert pour des détenus à la maison d’arrêt de Gradignan près de Bordeaux. Une expérience humaine forte sera à la clé. Plus classiquement, le groupe enchaîne ensuite au printemps et à l’été une trentaine de festivals avec le Paléo, Solidays, les Francofolies de la Rochelle, ou d’autres plus confidentiels comme Rock & Poche ou Musicalarue. Cependant, malgré des prestations scéniques de mieux en mieux maîtrisés, il devient très difficile pour les musiciens de faire abstraction du contexte délicat dans lequel ils évoluent. Le 12 septembre Romain Humeau l’annonce officiellement via le site Eiffelnews dans un long message adressé aux fans : « Plus de maison de disques ».

La trajectoire d’Eiffel illustre parfaitement la dérive de l’industrie du disque des années 2000. Au départ signé chez Labels par des personnes motivées et ayant compris l’intérêt de travailler sur le long terme un groupe comme Eiffel, la structure se trouve être successivement happée par Virgin (au moment où Romain Humeau sort son album solo), puis en 2007 par EMI. Chaque rachat étant évidemment ponctué d’un dégraissage conséquent des effectifs initiaux. En tout état de cause, au milieu de l’année 2009, Eiffel ne dispose plus d’aucune personne ayant accompagné le groupe depuis le départ dans sa maison de disque, et pire encore, plus aucun crédit, ni travail de promotion n’accompagne l’album Tandoori qui se trouve donc de facto commercialement mort. Le choix est rapide pour le groupe : « Philippe Ascoli, nouveau patron d'EMI depuis avril et, entre autres, auteur des Naast, nous a fait savoir en juin qu'il daignerait écouter les prochaines démos mais qu'il pouvait tout aussi bien nous rendre notre contrat, si nous le voulions... En l'espace d'une seconde, nous avons opté pour la deuxième solution. »

Des questions évidentes s’entremêlent alors dans les esprits des quatre musiciens : Continuer ? Comment ? Dans quel état d’esprit ? Pourquoi ? Sous quelle forme ? Avec quels moyens ?

Cependant, le doute laisse vite place à la certitude. Quitte à s’éteindre, autant le faire dans un feu d’artifice. Le « rêve de gamin » qu’est l’Olympia devra être celui-ci. Largué par EMI, et donc sans tour support pour la promotion de l’événement, le groupe ne peut plus compter que sur lui-même… Et sur le soutien indéfectible de son public. Le 18 octobre, Sylvain Siclier décrit dans le journal Le Monde : « Ils étaient une vingtaine, venus voir comment aider « leur » groupe de rock, Eiffel. Ils s'étaient donné rendez-vous à Paris, à la sortie Luxembourg du RER, dimanche 14 octobre, à 15 heures. Sur leur tee-shirt : Eiffel, Olympia, 19 novembre ».

La salle sera au final remplie au trois-quarts, malgré le manque de médiatisation évident de la date. C’est donc devant un parterre essentiellement composé de fans et d’amateurs éclairés que Victoria Tibblin s’avancera pour une première partie de qualité présentée par Romain Humeau lui-même, grand admirateur de la demoiselle. Le reste de la soirée ne sera que valdingue, folie, larmes, rires, paillettes, ballons et confettis. Une profonde humanité transpire de ce concert magique. Instants précieux, car peut être les derniers. Sur scène, un couple de danseurs de tango introduit une version tout en retenue de Shalom. Une émotion palpable transpire des quatre musiciens sur les premiers morceaux. L’auditoire sera ensuite en partie surpris par le choix d’une reprise de Cindy Lauper au traitement très convaincant : Girls just wanna have fun. Joe Doherty rejoindra ensuite le groupe notamment pour Loony Tune for the Moon. Eiffel offrira également Te revoir au public ce soir là, morceau non jouée depuis longtemps. Tendu par l’enjeu, le groupe ne parvient cependant pas à délivrer une interprétation parfaite en tout point. Cependant pour tous ceux qui l’ont vécu, le souvenir de cette soirée restera autre, l’émotion ressentie et la communion offerte transcendant l’événement. Une fois offertes les dernières notes de Je voudrais pas crever, le groupe salue une dernière fois son public et les larmes ne sont pas loin des yeux. A cet instant, personne, même eux, ne saurait donner idée de l’avenir du groupe.

Un dernier concert clôt la tournée au Bikini à Toulouse trois jours plus tard. Après une quinzaine de jours de réflexion, le groupe redonne espoir à ses fans par la plume de Romain Humeau : « Eiffel continue de plus belle. Seule certitude (toute neuve) dont nous pouvons vous faire part aujourd’hui. La forme et la manière restent à définir. Des changements, c’est sûr. »

La flamme ne s’est pas éteinte, mais le feu d’artifice, lui, a bien eu lieu.

A Tout Moment

En février 2008, le groupe donne quelques nouvelles et indique qu’il travaille à un quatrième album sans plus de précisions sur la forme et le contenu. L’essentiel du temps et de l’énergie du couple Humeau est à ce moment là accaparé par la remise à plat de leurs conditions de travail d’artistes, notamment la gestion des conséquences administratives et financières de la rupture de contrat avec EMI. D’autre part, il devient difficile d’envisager une suite au groupe avec Christophe et Hugo au sein de celui-ci. Un sentiment d’insatisfaction a éclot de la fin de la période Tandoori, et l’éloignement géographique n’arrange rien. D’un commun accord, et tout en restant liés par une profonde amitié, le batteur et le bassiste quittent la formation. Ils restent donc installés dans le nord, où ils poursuivent leurs projets musicaux respectifs, ou communs (le duo Twinsisters notamment).

Le couple Humeau travaille alors de longs mois dans l’ombre. Des mois parfois difficiles : à l’incertitude de l’avenir, viennent s’ajouter des contraintes proprement matérielles. Cependant une obstination pugnace parvient à surpasser cela : « le problème a été celui de "bouffer". Ecrire des chansons dans ce genre de période là est un exercice un tantinet dérisoire mais c'est aussi une manière de voir où tu en es et de tenir coûte que coûte... ». Romain composera une trentaine de morceaux sur une période allant de fin 2007 à la fin de l’été 2008.

Pour Eiffel, la ligne est tracée, retour à la manière de faire façon L’affaire. Dans leur propre maison bordelaise, Romain et Estelle s’emploient à la force de leurs bras à ériger les murs du studio des Romanos. Une expérience savoureuse qui leur permettra notamment de « faire connaissance avec le placo, la laine de roche, les charpentes et les emmerdes en tout genre pendant deux ans ». L’indépendance artistique est à ce prix : 120 m2 d’espace sonore conçu par eux leur permettront désormais une liberté de création absolue. En parallèle, le groupe crée également sa propre maison d’édition, Poil de Planète, ce qui lui assurera une meilleure maîtrise des droits associés à ses morceaux. Le but avoué est de pouvoir proposer à une maison de disque un album clé en main, quasiment prêt à être mis dans les bacs, celle-ci n’ayant alors plus qu’à optimiser l’aspect distribution et promotion de l’oeuvre.

En Provence, autour de quelques verres de Rousset, les Humeau renoue le lien avec l’un de leur plus vieux copain : Nicolas Courret. En octobre 2007, au festival des Terres Neuves à Bègles, Une première expérience commune avait déjà permis de donner à penser à une reformation d’un Eiffel des origines reconstitué au 3/4. Les choses se passent de manière relativement simple, comme si Nicolas n’avait jamais quitté le groupe. Il le dira lui-même ensuite : « Assez vite et assez naturellement, on a évoqué l’idée de remettre ça ! Tout cela s’est passé de la manière la plus agréable qui soit […] nos trajectoires étaient un peu parallèles. Nous n'étions pas partis chacun dans une direction. »

Désormais trio et regonflé à bloc, le groupe travaille d’arrache pied, au début de l’été 2008 à l’élaboration d’une douzaine de démos. C’est chose faite à la fin du mois de juillet. L’objectif est de pouvoir par la suite plus aisément démarcher des distributeurs potentiels. Au préalable, Romain Humeau a travaillé en avril, mai et juin de manière assidue sur les ornements poétiques de ces nouvelles compositions, ce qui n’est pas la moindre des affaires : « j’ai passé trois mois à mettre des textes sur ces mélodies, ce qui est un enfer ! ». Les Humeau s’autorisent ensuite quelques jours pour se ressourcer au grand air, dans un pays basque qui leur est cher. Cependant plume et guitare ne sont jamais bien loin, car de ces vacances à Irraty naîtra le futur single d’Eiffel.

A la fin du mois d’octobre, au studio des Romanos flambant neuf, le groupe peut enfin commencer à s’adonner pleinement à l’enregistrement des morceaux de son quatrième album. Dans un long message à destination de son public, Romain Humeau fait part de la certitude d’un album à sortir à l’automne 2009, et des difficultés rencontrées : « Sylvain Taillet, notre manager de toujours, s'occupe de convaincre les maisons de disques avec notre musique. Pas évident par les temps qui courent de trouver de jeunes gens peu frileux de se lancer à l'aventure ». Mais dans l’esprit du groupe cependant, pas de doute possible : le quatrième album devra voir le jour. Peu importe la manière, quitte à le mettre à disposition de qui le voudra sur la toile en dernier recours. Quelques indices sont également donnés sur les orientations plus nuancées de l’album à venir. Romain évoque notamment les influences du moment : « Deus, Arcade Fire, The good the bad & the queen, Cash, Artic Monkeys, les ballades des Kinks, Radiohead, Woven Hand ». Dans ce même mot, la voix d’Eiffel fait part également d’une surprise à venir sous quelques jours… Et de taille !

Le 12 novembre 2008, dans le même temps, Eiffelnews et le site officiel de Noir Désir mettent à disposition une reprise décapante de l’immortel hymne communard : Le temps des cerises. La surprise est générale, absolument aucune communication préalable n’ayant été faite auprès d’un quelconque média. Quelques semaines plus tôt, à la fin de l’été une envie subite et impérieuse de Bertrand Cantat de capter l’intensité de ce morceau décide le couple Humeau à inaugurer leur studio, à peine fini, en sa compagnie et celle de Serge Tessot-Gay. L’événement tient avant tout lieu de la réunion de copain, comme le précisera plus tard Romain : « un groupe d’une journée, un joli non-groupe ». L’idée lancée, 24 heures plus tard à peine, le morceau est en boîte : « Il s'agissait d'une envie pressante de Bertrand qui était à assouvir dans l'instant. Capital pour lui, donc pour nous, et pour de belles raisons. ». A cette occasion, le chanteur-guitariste d’Eiffel retrouve son instrument de conservatoire : la batterie. Son jeu aisément reconnaissable, savant dosage d’énergie brute et de précision extrème, transpire et déborde de vitalité durant tout le morceau, et ce dès la première montée en puissance de l’instrument. Les mains en ont saigné… Serge se chargeant alors des guitares et Bertrand du chant, il ne reste plus alors qu’à convaincre Estelle de se mettre à la basse, ce à quoi Bertrand arrive très bien. L’essai, qui aurait pu en rester là, sera transformé ensuite avec succès sur le terrain du nouvel opus d’Eiffel. On notera par ailleurs que Thomas Bienvenu, ingénieur du son (sur scène) depuis Tandoori, prête son concours à l’enregistrement du morceau. Le mixage du morceau a été réalisé lui aussi très rapidement dans la foulée par Romain et Bertrand, toujours au même endroit.

L’idée de mettre à disposition de tout un chacun cette reprise viendra par la suite, au début de l’automne. Noir Désir l’accompagne pour sa part d’un morceau propre au groupe : Gagnants/Perdants, chanson écrite en réaction au contexte politique et social du moment. La crise des subprimes et son incidence sur les petites gens étant particulièrement visée. La portée de la mise en lumière de la chanson de Jean-Baptiste Clément ne peut qu’appuyer cette volonté comme ils l’indiquent sur leur site internet : « C’est la conviction que l’association de ces deux « histoires » conjuguées a du sens qui nous pousse, sans prétention, à l’offrir dès aujourd’hui en téléchargement gratuit à l’occasion de la réouverture de notre site ». Dans les médias, non préparés, pour une fois, cela les change, c’est l’affolement. Et comme souvent, par facilité et outrecuidance d’esprit, on s’en va commenter à son aise la forme et le contexte tout en éludant le fond du sujet. Eiffel pour sa part plonge dans le silence, en claquant grand sa porte à la trogne déconfite de pseudo journalistes souvent bien trop intéressés pour être honnêtes.

Déterminé, le groupe ne s’attelle désormais plus qu’à son unique objectif : l’enregistrement de son quatrième album. Celui-ci se déroulera sur une durée de six mois. Lâché dans le nouvel instrument à part entière qu’est leur studio, les trois musiciens expérimentent sans retenue comme l’avoue Nicolas Courret : « plus de choses, des banjos, des cordes, et plein d’instruments additionnels. Une sorte d’ouverture sonore, qui se retrouve peut être aussi au niveau des compositions ». Malgré toute leur foi en eux-mêmes, la situation reste cependant délicate pour le groupe. Et matériellement, il devient urgent de trouver une solution. Heureusement, famille et amis sont là et assurent un soutien constant au groupe… Quand ils ne participent pas directement à l’élaboration de l’album, et donc à son « ouverture », à l’image de Clémentine Humeau, sœur de Romain, et Fabrice Gand, son mari, déjà croisés aux hautbois sur les concerts Cordes & Vent de la fin 2003. Joe Doherty, le grand gaillard irlandais vient également mettre en boîte quelques notes de violons ou de sax baryton. Bertrand Cantat, lui aussi, vient mettre tous ses chœurs sur un morceau qui l’a particulièrement convaincu. Enfin, Salomé donne également de la voix à quelques reprises avec ses parents. Désormais reclus dans sa maison-studio, le groupe recherche la perfection, évacuant totalement la problématique de la reproduction des morceaux en live de son esprit : « A chaque chanson, c’était différent : la disposition de la batterie, les micros, la manière de jouer… ».

Dans l’ombre, Sylvain Taillet s’obstine désormais à travailler un accord majeur, obtenu en faisant jouer une symphonie de mails et coups de téléphones. A partir du début de l’année 2009, les tractations vont crescendo. Et début mai, c’est dans une annonce qui met un terme à des mois d’incertitude et de galères, que le groupe déclare officiellement à un public rassuré : « Nous y sommes enfin! Notre signature chez PIAS est fraîche de quelques jours ». Conclu sous la houlette de Kenny Gates fondateur et patron de Pias depuis plus de vingt ans, ce contrat, loin d’être un dernier recours, est considéré par Eiffel comme le meilleur des avenirs possibles. Au contraire des majors et de leurs dépendances plus ou moins directes, soumises à l’incessant bal des rachats (prétexte à celui des faux-culs), Pias présente tous les caractères d’une structure stable et à la réputation solidement établie : les créateurs du label ont crée celui-ci voilà de longues années et en tienne toujours les rênes d’une main ferme. Romain Humeau le définit tout simplement comme : « un label indépendant assez "gros" avec une bonne ligne éditoriale et éthique ». Premières incidences notables : la pré-tournée prévue à l’été est repoussée à l’automne, et la sortie d’album fixée définitivement au 5 octobre. Le planning reste serré pour le groupe qui doit finaliser l’important travail de mixage pour juillet, tout en travaillant en parallèle sur l’univers graphique entourant le disque. Le trio sortira littéralement épuisé de cette période, mais heureux, fier et confiant du travail accompli. Romain a notamment endossé la responsabilité de l’enregistrement, du mixage, et de la réalisation. Il assure ainsi comme à son habitude de bout en bout la cohérence artistique de ses compositions.

Le 8 juin, Eiffel dévoile un premier single aux allures de tube en puissance : A tout moment la rue. Le titre est un condensé de l’œuvre du groupe : rythmique entêtante, chant doucereux puis écorché, guitares subtiles et déviantes. La qualité sonore de la production musicale est indiscutable. La voix de Romain Humeau, elle, se sublime avec une chaleur rarement atteinte. Les paroles, malgré un constat toujours amer, débordent d’une profonde espérance. Ce « Non » qui peut surgir en tout instant, à chaque coin de rue, c’est avant tout un oui ouvert à tout ce qui nous emporte loin du « tintamarre du pognon » : nos envies, « nos rêves », et l’aspiration à un monde autrement meilleur que celui qui se meurt sous nos pieds. Cette bouffée d’air pur, Eiffel nous l’insuffle de manière redoublée avec la présence des choeurs d’un ami sur la deuxième partie du morceau : Bertrand Cantat.

Le succès est immédiat. Le morceau dispose d’une part de qualités musicales évidentes, mais il est d’autre part appuyé, dès le début de l’été, par une campagne de promotion massive de Pias. Comme pour aucun single d’Eiffel à ce jour, paroles et musique restent gravées dès la première écoute dans l’inconscient de l’auditeur. Diffusé en boucle sur Ouï FM, Le Mouv, Virgin Radio, France Inter, et un grand nombre de radios locales et associatives, A tout moment la rue prépare une rentrée chargée pour Eiffel. En effet, après une courte pause estivale régénératrice, le groupe est rapidement amené dès début septembre à préparer la promotion de son album à paraître auprès des médias. Presse, radios, webzines, et télévision sont à l’agenda. Appuyé par une équipe efficace dans leur nouveau label, et par l’arrivée d’un co-manager en la personne de Thomas Bonardi, le groupe parvient à s’ouvrir des portes dont il n’avait pas les clés par le passé, comme celles de Taratata.

Le 9 septembre, le groupe enregistre une version live de leur single dans l’émission (pour une diffusion au début de novembre). Pour Eiffel, c’est aussi la première sortie publique avec leur nouveau guitariste : Nicolas Bonnière, ex-Dolly. Le nombre de répétitions a été des plus limité, aussi A tout moment la rue est-il interprété de manière assez assuré, sans risque inutile. L’heure n’est pas à la maladresse et la tension qui plane est à la hauteur de l’audimat potentiel. La reprise des Stooges Search & Destroy, en duo avec Craig Walker (ex-chanteur d’Archive), permet au groupe de se défouler plus énergiquement et de donner une meilleure idée de l’intensité d’un concert d’Eiffel aux téléspectateurs. Enfin, au jeu des questions et des réponses de Nagui, Romain Humeau et Nicolas Courret restent d’une sobriété exemplaire. Estelle conclura : « La première chose qu’on a fait ensemble, c’est Taratata. On n’avait pas forcément envie de s’y retrouver au tout début d’une tournée, mais en même temps je crois que c’était important pour notre maison de disques. Ca s’est plutôt bien passé finalement. »

Trois jours plus tard, Eiffel donne un premier concert, en Suisse, au festival du Chant du Gros. Isolée dans le temps, cette date est l’occasion d’un premier test grandeur nature. Le groupe y délivre donc un set très perfectible, mais où le potentiel de la nouvelle formation s’exprime clairement. Le public helvète reçoit également la primeur de deux nouveaux morceaux : Le cœur Australie et Ma Blonde. Dans le même temps, le groupe annonce à 3 semaines de la sortie de l’album, que le concert parisien du Bataclan prévu à la mi-novembre est d’ors et déjà quasi complet et qu’une date supplémentaire aura lieu la veille à la Cigale.

Le 5 octobre, l’objet tant attendu, résultat de mois de travail assidus prend place dans les bacs de tous les disquaires qu’ils soient bons, mauvais, ou virtuels. Une édition en digipack, limitée à 20 000 exemplaires, est distribuée. Au regard des précédents albums d’Eiffel, A tout moment se distingue d’abord par son design sobre et dépouillé. Exit les univers graphiques chargés des deux premiers albums, où le réalisme ambiant du troisième : « on souhaitait une pochette très claire, il y avait l’idée du double blanc des Beatles, ou de Thirteen de Blur par exemple […] un petit peu comme un redémarrage, une renaissance ». Le groupe évite cependant le monochrome pour la pochette, mais aucune aspérité ne vient chahuter la vision d’ensemble des traces colorées qui la marbre. Les écritures sont centrées, lisibles, sans fioritures, noires. Uniquement le nom du groupe et le titre de l’album. Seul un logo, représentation stylisée d’une fleur au long pistil vient arrêter notre contemplation. A l’intérieur, le dessin d’un oiseau aux couleurs vives vient contraster cette solennité. Au dos, le regard perçant d’un visage évoquant celui du Minautore semble s’interroger à l’infini devant la liste des morceaux qui lui fait front. Le livret est tout aussi élégant et invite à la méditation : un texte par page, monochrome. Une conception bien éloignée de l’agitation des pages du _ d’heure des ahuris. Une série de trois photos des membres du groupe illustre le rabat et en deux endroits le livret. Ces photos transmettent à elles seules toute l’énergie déployée par le groupe pour la réalisation de l’objet, comme l’explique Romain : « Au moment où on a fait ces photos, Nicolas vivait encore dans le Sud-Est, et on avait pas les moyens de faire les photos tous ensemble. Donc, il s’est débrouillé pour faire des photos de lui, Estelle m’a pris en photo, et j’ai pris Estelle en photo. Ca donne des photos très classes sur le disque. C’est encore un peu le Do It Yourself qui continue, mais avec sérieux ». La sérénité qu’inspire le graphisme, réalisé par Chloé Sadoun, n’est que le reflet du contenu du disque, sur lequel, dans un léger reflet, la patte d’un oiseau s’est posée.

Eiffel a mûri, pris le temps d’expérimenter, d’inventer. Eiffel en ressort grandi. Ce quatrième album atteint une homogénéité que le groupe a longtemps cherché sans la trouver. Pas de piste dispensable sur cet opus. En l’espace de douze morceaux, le groupe nous ouvre grand la fenêtre sur le paysage qui nous entoure. Chaque chanson est une scène de la vie, du monde qui nous entoure, de nos rêves enfouis. On est caressé, éreinté, chagriné, réveillé par l’ondoyante clarté qui sommeille dans les rythmes sensibles et envolées lyriques. Peu importe que la tonalité soit pop ou rock. Peu importe que l’instrument soit slide, banjo, guitare, orgue hammond, sax baryton, basse, hautbois, percussions. Peu importe que le chant soit suave ou sirène hurlante. C’est d’émotions humaines dans toutes leur fougue et leur fragilité dont il s’agit ici.

De celles qui agitent frénétiquement les premières notes de la frissonnante Minouche. Romain Humeau nous fait prendre en affection le destin de cette immigrée en pays d’imaginaire, et l’on se plait à croire que nous pourrions la croiser dès notre réveil venu. A moins que l’indifférence crasse de nos congénères ne nous fasse plonger dans du « brouillard en errance ». L’introduction pop mélodieuse laisse ensuite une place de choix au single A tout moment la rue qui sert de prélude à la cavalcade rock effrénée qu’est Le cœur Australie. La rythmique se veut emballée, et les guitares se métamorphosent en sautillants marsupiaux. Impression volatile d’être catapulté dans un gigantesque cirque enchanté. C’est avant tout de voyage intérieur qu’il s’agit ici, avec à l’arrivée l’un des morceaux d’Eiffel le plus enjoué, comme si le monde et ses malheurs n’avaient aucune prise sur la magie folle de ce « désert de poussière rouge ». Son parolier comparera souvent l’esprit extatique de la chanson à celui que l’on peut retrouver dans Quand on a que l’amour de Brel.

Le morceau suivant est une ode à la persévérance, et à tout ce qui fait tenir un Homme debout. Je m’obstine témoigne à lui seul de la force d’esprit du groupe dans les deux années nécessaires à la naissance d’A tout moment. Témoignage des désillusions et des doutes passés (« S’il y a une chose perdue d’avance / C’est bien qu’il y ait un après »), de la volonté malgré les difficultés (« J’élève ma vie comme un forçat »), et de la sublimation de l’esprit de l’Homme par sa foi en lui-même (« Etre plus que moi, être / Que je m’illumine »). Acoustique mais frontal, le morceau est le seul dont texte et musique ont été écrit dans le même instant, un procédé qui se ressent et amplifie la résonance immédiate du propos.

Le disque renoue ensuite avec sa nature plutôt pop sur les deux titres suivants. Sous ton aile, ballade lancinante sous le plumage d’un phénix, cherche à « interpeller l’immortalité » comme le signifiera son auteur. Les couplets dressent un triptyque de nos vies contemporaines : mort (« Nos chouettes fêlures crâniennes / Logent un rayon de lune » à rapprocher de « Quand j’aurais du vent dans mon crâne » de Boris Vian), sexe (« Porn sex-bombs ayez pitié »), et politique avec « la promesse au pays d’un pitbull au Fouquet’s ». Trois thèmes que l’on retrouve de manière éminemment transversale dans l’œuvre du groupe. Cet instant là interroge pour sa part notre rapport au temps. Une rythmique urgente est contrastée par l’apaisement procuré par les notes délicates du piano d’Estelle. Les paroles opposent la douceur des petites choses et instants de la vie (« L’instant solaire d’un papillon ») à une fatalité inéluctable à laquelle le narrateur finit par se soumettre (« Je sais que ça ne durera pas »).

Le morceau suivant est un passage important du disque. Il s’agit de la mise en musique d’une œuvre du poète médiéval François Villon : Mort j’appelle. L’exercice n’est évidemment pas sans rappeler Je voudrais pas crever. Romain Humeau découvre ce poème dans la biographie romancée Je, François Villon de Jean Teulé. Il est immédiatement subjugué par la beauté et l’âme de celui-ci. Aussi désuet que ce choix puisse paraître, il apparaît bien au contraire que le propos de Villon est d’une intemporalité saisissante. Par sa liberté de ton et sa pensée visionnaire sur la société pernicieuse qui l’entoure, le poète des Coquillards, dans son langage si cru, fait figure de Boris Vian du Moyen Age. Le texte est déclamé d’une voix assurée de toute sa superbe. L’accompagnement musical fait la part belle au violons de Joe Doherty, tandis qu’une guitare épurée et tendue donne toute sa gravité funèbre au morceau : « Mort j’appelle de ta rigueur / Qui m’a ma maîtresse ravie ».

Nous sommes du hasard vient ensuite comme souvent chez Eiffel ébranler nos convictions. Les guitares se font plus aventureuses, mais la rythmique les rattrape, et bien des lignes de chant s’en retrouvent ponctuées d’interrogations songeuses. Métaphysiques (« Où est le bout du temps ? »), ou sociétales (« Pour quel milieu ultra ? »), ces questionnements ne nous raccrochent en définitive à rien d’autre que notre condition humaine et sa nature mal définie. A trop poser de questions, on finirait cependant par filer droit à la prochaine chanson : Clash. Eiffel offre ici un titre dont la construction musicale et l’intensité peut aisément faire penser à Saoûl sur l’album Tandoori. Le titre bénéficie cependant d’un final emmené par un solo de sax de Joe Doherty qui rappellerait plutôt pour sa part certaines déviances issues de l’album solo de Romain Humeau. Frontal dans sa composition, le morceau ne l’en est pas moins dans ses textes avec quelques expressions bien senties reflétant une époque où tout le monde s’entend, mais plus personne ne s’écoute : « Pour la carotte c’est cuit / Qui parle à qui ? / Autant hurler dans le cul d’un âne ».

Ma blonde délivre une cadence pop entraînante sur lequel le chant se fait volontiers débridé. Un passage beaucoup plus appuyé vient ensuite créer une montée en puissance soutenue par des chœurs féminins. Le texte illustre la difficulté de concilier les épreuves de la vie à une tendre relation : « Ne m’lâche pas maintenant / Quand les gouffres appellent et qu’un soleil sombre ». Une jolie chanson d’amour avant tout. Le thème est repris ensuite dans Mille voix rauques, mais c’est d’affection maternelle dont il s’agit ici (« Ô soyeux palais d’où je viens »). Romain Humeau y évoque un monde où tout va à l’envers (« Les trains de l’insensé nous zèbrent »), et la nécessité de trouver des refuges dans celui-ci à travers l’image évocatrice du ventre de la mère (« Laisse moi retourner d’où je viens »). Musicalement, le morceau est dominé par des guitares saturées mises en avant façon Sombre et une rythmique solide. Une ligne de chant de haute volée survole la furie des instruments avant de déboucher sur un passage apaisé où Salomé Humeau vient prêter ses chœurs façon incantation indienne avant un final dantesque. L’apaisement est nécessaire. Ma nébuleuse mélancolique offre celui-ci. Le morceau oscille entre des guitares généreuses et des claviers mirifiques. Le chant est apaisé et les paroles oniriques, Romain Humeau expliquant : « C’est une tristesse dosée, une errance, une rêverie un peu triste mais pas non plus à pleurer, c’est un état dans lequel je suis quand j’écris ».

Le mois d’octobre est consacré en grande partie à la promotion de l’album notamment en radio (Le fou du roi sur France Inter, session acoustique Oui FM), ou télévision (Ce soir ou jamais sur France 3). Auréolé d’un départ de ventes prometteur, et d’un single qui ne quitte plus les ondes, le groupe entame en confiance sa pré-tournée à la fin du mois au fil à Saint Etienne. Quelques jours plus tard, deux ans après avoir bataillé pour se produire à l’Olympia, Eiffel fait salle comble les 17 et 18 novembre à la Cigale et au Bataclan. A la fin des concerts, les visages des musiciens sont sincèrement et profondément émus. En province également, à l’image de Tourcoing ou Marseille, les salles sont pleines. « Tout ça, c’est nouveau pour nous… », commentera sobrement Romain Humeau.

En fin d’année, de nombreuses nouvelles dates sont dévoilées pour la tournée 2010 d’Eiffel qui ne délaisse aucune région. Le groupe prévoit également de se produire dans nombre de festivals, à l’image des Artefacts où ils auront l’honneur de se produire en compagnie des Stooges. La reprise de Search & Destroy, fortement appréciée du public, fait d’ailleurs partie des set-list de la pré-tournée du groupe. Nicolas Bonnière y exprime notamment tout son talent. Après une vingtaine de dates, il apparaît clairement que le guitariste est à son aise au sein de la formation comme le confirme Romain Humeau en interview : « Le fait que Nicolas ait une palette sonore beaucoup plus large que moi, ça me permet d’avoir un jeu simplifié sur scène. C’est aussi un mec qui manipule tout ce qui est largeur d’espace et donc il peut ouvrir Eiffel comme il veut, mais pas dans le sens où il fait des solos tout le temps. En fait il prend parfois le dessus mais souvent c’est un mélange des deux guitares. On adore ça ! ».

Confiant dans l’avenir, et désormais rassuré sur la pertinence de ses choix artistiques et humains, le groupe annonce successivement à ses fans : des dates dans l’esprit des concerts Cordes & Vents en fin de tournée, un cinquième album à paraître en 2011, et un Zénith naissant dans le ciel parisien le 15 octobre 2010 !

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